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L'élégante empreinte de la fondation Louis Roederer

Expertise

Michel Janneau, directeur général adjoint de Champagne Louis Roederer et secrétaire général de la fondation Louis Roederer
Fondée en 1776 à Reims, Louis Roederer est l’une des dernières grandes maisons de champagne encore indépendantes. Sous la houlette de Jean-Claude Rouzaud puis de son fils Frédéric, les héritiers directs du patriarche, la maison familiale est devenue une fédération de grands domaines viticoles dont les flacons sont appréciés dans le monde entier. Pour structurer et pérenniser une politique de mécénat entamée en 2003, la maison, élevée au rang de grand mécène de la culture en 2010, a créé en 2011 la fondation Louis Roederer pour l’art contemporain. Rencontre avec Michel Janneau, son secrétaire général et directeur général adjoint de Louis Roederer.

Comment la maison Louis Roederer est-elle née au mécénat ?

Maison discrète, Louis Roederer a toujours vu dans le mécénat une façon indirecte de prendre la parole ; un moyen qui lui convient bien. Elle a, dans le passé, soutenu la recherche – alors infructueuse - de l’avion de Saint-Exupéry puis  celle d’une statue perdue au fond des mers, qui coule aujourd’hui des jours paisibles au musée du (Louvre). Mais c’est réellement en 2003 que le Champagne Louis Roederer est né au mécénat. Comme cela se passe bien souvent dans le domaine du mécénat culturel, j’ai rencontré dans un dîner des représentants de la Bibliothèque nationale de France, qui m’ont raconté qu’une très belle collection de cinq millions de clichés photographiques sommeillait dans les sous-sols de la rue de Richelieu. N’ayant pas le budget pour mettre en valeur cette collection et organiser des expositions, ils cherchaient un mécène. Nous avons saisi l’occasion. Et c’est ainsi qu’en 2003, nous sommes devenus mécène de la Bibliothèque nationale de France pour la photographie.

 

Le Champagne Louis Roederer exerçait alors son mécénat directement ?

Absolument, mais au début des années 2010 nous avons commencé à  nous soucier de sanctuariser tout ce que nous faisions avec la BnF. Pour ne pas laisser nos opérations de mécénat à la merci d’éventuelles variations budgétaires, j’ai pensé qu’une fondation serait une bonne solution pour sécuriser, au moins à moyen terme, ce que nous avions initié. Nous avons créé la fondation Louis Roederer en 2011.

 

Redoutiez-vous l'emprise de la communication ou d'une autre direction de Louis Roederer sur son mécénat ?

Dans une maison de la taille de la notre, les services ne sont pas aussi cloisonnés que vous semblez le supposer et la question ne se pose pas en ces termes. Depuis bientôt 240 ans, notre vénérable maison a toujours privilégié le vignoble, au détriment parfois du marketing et de la communication. Je craignais donc que ces affaires de mécénat auxquelles je m’attachais de plus en plus soient victimes un jour d’un coup de barre en faveur de l’œnologie. Voilà pourquoi la fondation a pris très souplement la relève du Champagne Louis Roederer en récupérant les opérations de mécénat auxquelles la maison s’était livrée jusque là.

 

La photographie est-elle le seul champ d'investigation de la fondation Louis Roederer ?

Non. La vie et l’amitié nous ont conduits à tisser d’autres liens et à ouvrir la fondation sur d’autres horizons. Liés à Jean de Loisy et Jean-Michel Alberola, nous sommes ainsi devenus les mécènes de la Salle des instructions1 quand le Palais de Tokyo a rouvert ses portes. Ce fut notre premier pas dans l’art contemporain hors photographie. Nous sommes par ailleurs mécènes du prix littéraire de Flore et du festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence. Ceci dit, sans quitter personne car nous sommes des mécènes fidèles, nos amours véritables nous portent plutôt vers la photographie. Il y a neuf ans, en partenariat avec la BnF, nous avons créé une bourse de recherche pour la photographie. Dotée de 10 000 euros, cette bourse a pour vocation de soutenir des travaux scientifiques sur la photographie2. Depuis sa création en 2009, nous accompagnons par ailleurs le festival photographique Planche(s) Contact dans sa recherche de nouveaux talents et la fondation Louis Roederer remet à l’occasion de ce festival, qui se déroule à Deauville, un prix qui récompense des étudiants sélectionnés dans les principales écoles de photographie européennes. Nous avons aussi accompagné la RMN quand sa directrice générale déléguée, Valérie Vesque-Jeancard, que nous connaissions de la BnF, nous a fait part d’un projet de galerie dédiée à la photographie au Grand Palais.

 

Quel est le budget de la fondation Louis Roederer et que représente la photographie à l'intérieur de ce budget ?

Le budget dont nous disposons est de l’ordre de 580 000 euros par an. Après avoir absorbé la quasi totalité de notre budget consacré au mécénat, la photographie ne doit plus en représenter que 30 à 35% aujourd’hui mais nous préférons parler d’une répartition par institution. Nous avons opté, en effet, pour un  mécénat qui n’est pas un mécénat direct d’artistes. Nous soutenons des institutions. Chaque année, la Bibliothèque nationale de France, le Grand Palais et le Palais de Tokyo nous présentent leur programmation à venir, dans lesquelles nous sélectionnons les expositions ou les moments artistiques que nous allons soutenir. Tout cela pour dire que nous sommes plutôt partisan d’un mécénat qui se joue dans les coulisses. En tout cas, partisan d’un mécénat qui n’est pas narcissique. Cela dit, pour revenir à votre question, nous allouons à peu près les mêmes budgets au Grand Palais, au Palais de Tokyo et à la BnF.

 

N'est-ce pas aussi parce que soutenir la création est plus difficile que soutenir la diffusion ?

Je vois bien la distinction mais, par conviction, je n’établis aucune hiérarchie entre les deux. En plus, il me semble que c’est une erreur. Les responsables des institutions culturelles vous diront tous qu’aujourd’hui, sans mécène, ces institutions seraient encore plus mal en point. Derrière, il y a des emplois, des talents,… Choisir un artiste et le financer pour qu’il crée quelque chose, c’est ce que j’appelle le mécénat narcissique. Vous vous regardez vous-même dans un miroir en agissant de la sorte. Nous avons le sentiment de faire œuvre plus utile pour la communauté en faisant confiance à des professionnels et à des institutions que nous respectons profondément.

 

La maison Louis Roederer est-elle épargnée par la conjoncture ou devez-vous batailler pour protéger vos budgets ?

Depuis que nous faisons du mécénat, ce serait une erreur de dire que je n’ai pas dû batailler au sein de la maison pour continuer et développer le mécénat. Il y a eu des moments plus difficiles que d’autres mais ça n’a jamais été parce que la conjoncture dictait de réduire la voilure de nos budgets. C’était parce que mes administrateurs n’étaient pas convaincus de soutenir une exposition que je leur soumettais. Cela s’est produit très rarement et j’en suis au demeurant très reconnaissant aux propriétaires de Louis Roederer car ce n’est pas toujours facile d’être à la fois un grand artisan du vin et de s’intéresser à des expositions au Palais de Tokyo. Il y a parfois des grands écarts entre les deux. La maison se porte bien. Certes, elle a connu des périodes un peu plus difficiles dans son histoire mais elle s’en est toujours sortie car elle reste fidèle, quoi qu’il arrive, à l’équation qui veut qu’un grand vin est un vin produit avec amour en quantité raisonnable. La maison Louis Roederer a une étrave qui fend bien la houle car elle sait limiter ses ambitions, ne pas multiplier ses sources d’approvisionnement  ni courir après les parts de marché.

 

Qui siège au conseil d'administration de la fondation ?

Des Roedereriens essentiellement parmi lesquels, bien sûr, un représentant du comité d’entreprise. Et Jasmine Starck, au titre des personnalités qualifiées.

 

Comment faites-vous vivre la fondation à l'intérieur de l'entreprise ?

Nous avons créé des outils d’information pour parler des expositions que nous accompagnons et, une ou deux fois par an, nous faisons en sorte d’inviter le personnel de l’entreprise à visiter l’exposition phare que nous soutenons. J’observe avec intérêt que les collaborateurs de la maison s’imprègnent de plus en plus de ce que fait la fondation. Un excellent exemple est celui de notre chef de cave, un artisan méticuleux qui est en permanence à la recherche de l’excellence, à la recherche de ce que nous appelons chez nous une œuvre.

 

Utilisez-vous les expositions que vous souteniez dans vos outils de communication ?

On parle abondamment du mécénat à l’intérieur de l’entreprise, notamment par le biais d’une revue interne annuelle intitulée L’Officiel. Nos actions de mécénat y sont notamment mises en avant. Mais nous n’utilisons pas d’images de nos expositions pour des cartes de vœux ou ce genre de produits dérivés. Nous avons le sentiment que ce serait légèrement irrespectueux.

 

Non seulement la maison Roederer distribue ses produits dans le monde entier mais elle en produit aussi à l'étranger. Ces implantations sont-elles concernées par la fondation ?

Un peu d’histoire avant de répondre à votre question. Pour rester indépendante et familiale, l’entreprise a dû faire évoluer sa taille. Le développement en Champagne n’étant pas possible, elle a investi en Californie où elle a créé en 1982, dans la région de Mendocino, un superbe vignoble qui produit des vins tranquilles et un très beau sparkling. Huit ans plus tard, Louis Roederer a investi au Portugal dans une maison de famille, Ramos Pinto, implantée au fin fond du Douro. Nous sommes aussi allés à Bordeaux où nous avons remis dans une forme olympique deux vins de Saint-Estèphe, le Château de Pez et son petit cousin, le Château Haut-Beauséjour. Et puis, un beau jour, en 2007, nous avons cédé à la tentation d’acquérir un grand Pauillac, un second cru classé, Pichon-Longueville Comtesse de Lalande. Le voyage bordelais n’était alors pas fini puisqu’en 2014, nous avons acquis une maison de négoce spécialisée dans les grands vins, la Maison Descaves. Il faut encore ajouter à ce qui précède le rachat du champagne Deutz et celui des domaines Ott à Bandol mais l’idée n’a jamais été de créer un groupe pétaradant. Plutôt une fédération d’entreprises sous la bannière Champagne Louis Roederer. Pour en venir à votre question, j’essaie de développer dans nos filiales de distribution et notre réseau la culture du mécénat. En Grande-Bretagne, nous avons noué un partenariat avec la Royal Academy de Londres. Au Japon, nous sommes à la recherche d’institutions ou de festivals que nous pourrions accompagner. Aux Etats-Unis, après avoir été mécène d’un festival new-yorkais, nous recherchons une opportunité sur la côte ouest. Mais tout cela ne se fera pas sous la bannière de la fondation Louis Roederer qui reste très hexagonale.

 

Avez-vous évalué l'évolution de la perception de la maison Louis Roederer depuis qu'elle fait du mécénat ?

Bien sûr, comme toutes les entreprises nous essayons de savoir comment nous perçoivent et nous apprécient nos différentes parties prenantes. Et comme toutes les entreprises, nous nous heurtons à la difficulté de l’exercice. Aujourd’hui, nous avons l’image d’une maison qui tente de trouver des façons d’être différente. Et cela est grandement dû au mécénat.

 

Propos recueillis par Yves Le Goff

 


(1) Le plasticien Jean-Michel Alberola a conçu en avril 2012 au Palais de Tokyo, dirigé par Jean de Loisy, La Salle des instructions, un espace de 200 m2 sous verrière aux couleurs intenses.

(2) Cette bourse a été attribuée cette année à Marianne Le Galliard pour son projet sur les photographies du magazine Harper’s Bazaar.

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